Atelier des Lumières, le plus bel anti musée qui soit

Imaginez un vieux bâtiment perdu au milieu d’une cour d’immeubles à Paris et qui a hébergé une fonderie dès 1835. Retapé de fond en comble et équipé sans aucune concession, il accueille désormais 7/7 environ 3 000 visiteurs par jour pour des expositions virtuelles projetées et sonorisées aussi belles qu’envoûtantes. Gros coup de cœur.

L’entrée assez discrète à 8 heures du matin. A partir de 10 heures la queue s’allonge, s’allonge…

38 rue st Maur à Paris, 8 heures du mat, pas de temps à perdre, les portes ouvrent à 10 heures. L’Atelier des lumières a beau n’avoir ouvert que depuis le 13 avril 2018, le succès est tel que les lieux pourtant grands, se remplissent très vite. Nous pénétrons par l’accès technique dans la cour qui héberge l’ex-fonderie, refaite de fond en comble pendant un an, dehors comme dedans.
L’isolation phonique a notamment été soignée avec une double peau dont les murs intérieurs sont constitués de 4 couches de plâtre croisé de 25 mm et découplés de ceux extérieurs. Les portes sont plus que lourdes et la climatisation est équipée de pièges à son. La dalle de sol est coupée au-delà de la première peau pour ne pas conduire de vibrations à la seconde qui pourrait devenir une membrane et rayonner à l’extérieur.

La définition, la profondeur des couleurs, la fluidité des mouvements d’image, la précision du rendu sonore. Un plaisir.

La raison d’une telle isolation en est le modèle économique voulu par Culturespaces, qui gère les lieux et souhaite offrir au-delà de l’exploitation diurne, des privatisations tirant le plein potentiel de la sonorisation Nexo déployée dans tout l’espace et le bar, sans la moindre émergence pour un voisinage ceinturant la salle.

Shootés depuis la passerelle où se trouve une des baies d’amplis, à gauche Philippe Wojtowicz et à droite Glen Loarer qui est son pendant pour la vidéo chez Cadmos.

Notre visite, guidée par Philippe Wojtowicz dit Wojto pour le son et Glen Loarer pour la vidéo, tous deux travaillant pour le compte de Cadmos qui a équipé l’Atelier des Lumières, débute par le nodal où ça calcule plus vite que son ombre et à plus forte raison vu que les ombres ici, on n’aime pas ça.

Des racks de média serveurs Modulo Pi délivrent 4 flux 4K sur fibre optique aux vidéoprojes, et sont affiliés en tant que VNode au Modulo Kinetic Designer Master, cerveau de l’installation, avec un kinetic Designer Slave qui bascule automatiquement si le Master a une défaillance.

La batterie de média serveurs Modulo Pi avec au centre la baie de brassage des fibres. 32 machines plus deux de spare.

Son petit nom est Yamaha AlC 128-D. Elle est ici insérée dans un port PCIe du média serveur construit sur une base PC.

Les switches du Dante, du pilotage et enfin en 10 Giga pour la vidéo en 4K.


Enfin une troisième machine dite Créa permettra de travailler sur des shows vidéo pour des privatisations et préparer les futurs shows du musée virtuel sans influer sur la projection automatique des expositions animées qui tournent en boucle. Le flux audio en Dante est récupéré à l’arrière d’un média serveur équipé spécialement d’une carte Dante Yamaha.

Une des baies avec la matrice Yamaha, les deux switches Netgear prenant chacun un brin de fibre et l’un des NXAMP4x1 dont chaque canal n’alimente qu’une seule enceinte afin de permettre à terme, de travailler le son en mode multicanal.

Difficile de faire plus simple d’autant qu’à 96 kHz et 24 bits, elle passe 128 canaux bidirectionnels.
Le flux Dante issu de la carte est ensuite routé vers un switch spécifique qui le poussera à l’aide de fibres vers une matrice MRX 7-D Yamaha qui a en charge le pilotage, le matriçage et la distribution des signaux vers les deux baies d’amplis.
Cette matrice est commandée à distance via des panels et en Wifi via Wireless DCP.


Les amplis NXAMP4x1 alimentant indifféremment des iD24 ou des subs iD S110. Autant dire que les HP ne manquent pas de répondant ! Fiabilité garantie.

Ces deux baies sont géographiquement séparées et contiennent l’ensemble des amplis NXAMP4x1 nécessaires aux têtes iD24 et aux subs iD S110 Nexo déployés dans la salle.

Ces deux baies sont situées dans la voie de passage qui existe entre la « peau interne » et « celle externe » du bâtiment. Il suffit de lever ou de baisser la tête pour retrouver l’ensemble des enceintes déployées par Wojto pour couvrir tout l’espace accueillant du public.
Les subs sont au nombre de 11, répartis au pied des 8 piliers métalliques portant la charpente, et en hauteur au-dessus de la mezzanine. Chaque sub repose sur quatre ressorts les découplant de leur support, et les 8 qui sont situés au niveau du plancher sont en plus encagés pour éviter d’être détériorés par les pieds des visiteurs.

Toujours la tête en l’air, on débusque chacune des iD24 placées en haut des colonnes en bord des deux murs externes de la salle avec des renforts à l’intérieur.

Visible à gauche des piliers portant le toit du bâtiment, un des 8 subs iD S110 enfermé dans sa cage grillagée, gage d’une bonne tenue dans le temps. Un seul 10” mais avec un montage qui en tire la quintessence :  43 Hz à -3 dB et un SPL Max de 125 dB.

SLU : Quel était le cahier des charges pour cette diffusion ?

Wojto : Une couverture la plus homogène possible et une pression entre 90 et 100 dBA.

SLU : Durant les visites «musée»?

Wojto : Nooon, lors des privatisations et sans la moindre émergence pour le voisinage. J’ai travaillé avec Paul Massiani de Nexo avec lequel j’ai collaboré durant 25 ans et qui a validé le projet. Paul est parti à la retraite tout de suite après. (Paul, si tu nous écoutes ! NDR)

Une des 33 iD24 Nexo placée en hauteur et fixée avec tout le luxe de précautions que requiert la sécurité. Remarquez les 4 fixations tenant les deux ressorts de découplage, solidaires d’un profilé sur lequel vient se fixer l’accroche Nexo portant l’enceinte et grâce à laquelle l’inclinaison de cette dernière est possible. Plus un lien de sécu en acier.

SLU : Chaque iD24 est elle aussi désolidarisée de son support…

Wojto : Chaque enceinte dispose de ressorts. Les iD24 ne génèrent pas beaucoup de basses mais qui peut le plus, peut le moins.
On a des impératifs d’isolation acoustique et on s’y tient. Un acousticien a travaillé sur l’isolation et le traitement avec des contraintes importantes. Les murs sont bruts comme le sol. Seul le plafond est traité à l’aide de laine compressée. (Effectivement à salle vide un écho flottant est présent, heureusement atténué dès que le public remplit la salle. NDR).

SLU : Comment sont mises en phase les différentes enceintes?

Wojto : Le temps 0, ce sont les deux murs. Les enceintes accrochées au centre de la salle sur les deux rangs de poteaux sont retardées par rapport aux murs qui leur font face et comme ces deux rangs de colonnes ne sont pas à la même distance des murs…

SLU : Le temps varie. Et les subs sont retardés par rapport aux têtes et par rapport aux murs…

Wojto : Exactement. Et je joue en stéréo croisée.

SLU : Cet écart d’un mètre entre colonnes et murs, tu n’aurais pas pu le compenser en bougeant les enceintes pour avoir le même temps ?

Wojto : Non, l’esthétique prime.

SLU : Subs et bar mis à part, il y a combien de points de diffusion ?

La MRX 7-D Yamaha, une sacrée bestiole et la clef de voûte du son à l’Atelier des Lumières.

Wojto : Il y a 33 directions, largement de quoi imaginer une future multidiffusion. Avec les 126 sorties de la carte Dante, tout est possible. Tu fais ce que tu veux, quand tu veux, où tu veux, même si pour le moment, l’image prime.

SLU : Revenons à la matrice MRX Yamaha. Elle reçoit les signaux en Dante depuis un des Modulo mais pas que…

Wojto : Elle reçoit aussi d’autres flux en Dante qu’on pourrait considérer comme des entrées additionnelles externes, et qui sont activées quand on bascule du setup du show à celui pour les prestataires en cas de privatisation.
Je mets à disposition des gens de la sono des boîtiers Dante Radial afin qu’ils puissent accueillir par exemple un DJ. Les niveaux sont gérables par un mobile. Cela facilite la vie de tout le monde et ça évite à des opérateurs externes d’avoir la main sur le setup d’ensemble. Un limiteur est placé sur ces entrées afin d’éviter tout problème.

Le moins que l’on puisse dire c’est que c’est simple. Une fois branchée la source, on ouvre le fader correspondant au canal Dante affecté à telle ou telle prise via Wireless DCP de Yamaha qui a la main sur la matrice, et le tour est joué.

Durant l’été 2018, on va aussi déployer ProVisionaire Touch de Yamaha, un second soft qui permet de constituer à sa guise un ensemble de fonctions du MRX sur tablette. Cela offre des fonctions plus poussées que celles que l’on a déjà sur mobile.

SLU : Les VP, le choix de la marque et l’implantation sont de ton ressort ?

Glen Loarer : Oui, pour tout sauf la marque Barco qui a fait un deal avec le client. On avait un cahier des charges en termes de couverture, de luminosité et de définition, ce qui a déterminé le nombre et l’implantation des VP. On a veillé à ce qu’il n’y ait pas d’ombres portées. Tout est croisé au point que les poteaux ne créent pas d’ombre et même les spectateurs ne voient pas la leur puisqu’elle se confond avec leurs pieds.

Un des Barco PGWU 62L.

SLU : Et la partie câblage réseau et fibre ?

Glen Loarer : Ce sont d’autres personnes de Cadmos, Romane et Nicolas qui ont fait l’étude de faisabilité et le câblage à proprement parler, et ont choisi d’employer de la fibre optique sur l’ensemble du dispositif.
Les distances le demandaient pour une bonne partie des machines. On prend ainsi de l’avance dans l’hypothèse où les flux augmentent encore dans un futur proche, sans oublier qu’à capacité égale, la fibre est moins chère que le cuivre.

SLU : Cadmos va assurer le suivi du chantier et la formation ?

Glen Loarer : Les opérateurs ont été formés et j’accompagne actuellement la prise en main de l’outil qui est assez complexe. Cadmos assurera par ailleurs la maintenance afin que l’outil ne se dégrade pas, ce qui peut être très rapide. On accompagnera aussi l’évolution qui est rapide lors de privatisations où des besoins nouveaux apparaissent.

Un des shows, un peu plus futuriste et disposant d’une bande-son mettant en valeur la diffusion avec Glen Loarer la tête dans les étoiles.

SLU : Quel est le cheminement d’une privatisation avec des médias originaux…

Glen Loarer : Cela passe par un studio de création qui est agréé par l’Atelier des Images et connaît les surfaces pixellaires et le potentiel de la salle pour pouvoir travailler. Les créneaux sont aussi très limités pour que les studios puissent venir valider leurs idées. J’ai dû donner des créneaux tels que d’une heure à cinq heures du matin !

SLU : N’existe-t-il pas le WYSIWYG de la vidéo pour travailler plus facilement et hors créneaux de nuit ?

L’interface principale comportant un déplié de toutes les surfaces du bâtiment. Normalement dans chacune d’entre elles, on devrait apercevoir l’image qui y est projetée mais pour préserver les ressources de la machine, cette option n’a pas été activée.

Glen Loarer : Cela fait partie des évolutions. On est en train de mettre sur pied un poste de créa qui fonctionne avec une 3D d’autant plus que le player lui-même permet d’utiliser une 3D et d’obtenir une simulation.
On songe aussi à un casque VR afin d’être en mesure d’effectuer la plus grande partie de la création pendant les heures d’exploitation. Cela évite toutes les périodes d’essais sur site, surtout que ça tourne 7/7…

SLU : Il y a bien des jours off pour la maintenance et les essais des créations.

Glen Loarer : Oui, il y a une fermeture annuelle d’un mois afin d’effectuer la grosse maintenance et accueillir les créateurs pour travailler le show suivant. Ici, les expositions s’apparentent à un spectacle et comme il se doit, il faut le travailler sur site. Après la programmation d’un nouveau show, il faudra aussi réorganiser le stockage des médias dans les différents serveurs y compris ceux de spare qui doivent pouvoir prendre très vite la place d’une unité défaillante. Pour que cette éventuelle bascule aille plus vite, une grille fibre est prévue en lieu et place du patch manuel actuel.

Wojto, François Bouffard parti vers d’autres aventures depuis le reportage, et Glen Loarer. La photo a été prise dans la salle tenant lieu de régie technique avec les écrans de surveillance de la salle et ceux de suivi du player et de la machine de création.

SLU : Quelle est la capacité de stockage des Designer Master, Slave et Crea ?

Glen Loarer : 12 Tera de SD-RAM. Les quelques machines de spare ont la même capacité car, pour accélérer leur éventuel déploiement, elles sont pré-chargées avec l’ensemble des médias des shows.

SLU : Et pour le son, quel est le maximum de flux audio qui peuvent être lus par la machine avant qu’elle commence à piocher dans les ressources de la vidéo ?

Wojto : J’ai été jusqu’à 25 canaux 48/24 pour le moment. Forcément les serveurs donnent priorité à l’image donc il faut un peu travailler la taille des buffers ;0)

SLU : Quelques mots sur Culturespaces ?

Glen Loarer : C‘est une entreprise privée qui fait de la gestion culturelle pour des musées. Ils développent aussi des projets comme Carrière de Lumières au Baux-de-Provence et bien sûr l’Atelier des Lumières. Les créateurs italiens du show de Klimt projeté ici travaillent depuis 20 ans pour Culturespaces et alimentent Carrière de Lumières, mais d’autres artistes et collectifs vont petit à petit s’ajouter. Il y a pas mal de projets en cours dont on ne peut pas parler mais cet outil va être forcément bien alimenté.

SLU : L’équipe de permanents de l’Atelier des Lumières va être en mesure de gérer toute sorte de demandes ?

Glen Loarer : Le fonctionnement au quotidien oui, absolument. Les outils ont été conçus en ce sens. Pour toutes les demandes spécifiques, essentiellement en phase de privatisation ou de préparation des nouveaux shows, nous intervenons à la demande.

Le bar de l’Atelier des Lumières. Ne le ratez pas. Le sol laqué prolonge magnifiquement les images projetées et l’ambiance est très cosy.

Conclusion

Un tour dans le bar donne un aperçu du savoir-faire de Cadmos. 4 iD24 et un sub, cachés dans le faux plafond, jouent en sourdine, et des VP F50 avec des optiques ultra grand-angle habillent les murs, un travail de Projectiondesign, filiale très qualitative et sur mesure de Barco. C’est sans doute l’un des bars les plus originaux de Paris.

Le DCP qui contrôle le niveau dans le bar, une fonction très pratique pour s’adapter rapidement à la fréquentation ou à la nature du message sonore. A droite le AV-Wall AuviTran convertit toute source analogique en Dante avec ses trois entrées et son sélecteur rotatif. Cela facilite la privatisation du bar.

Une commande murale permet de contrôler très facilement le niveau sonore qui y règne.
Le temps ne défilant hélas pas à la vitesse des légionnaires, on demande à ce que des extraits des shows au nombre de trois, soient lancés, avant l’ouverture des portes ce qui est très facilement exécuté par Glen depuis sa tablette avec laquelle il a la main sur le player.

Le rendu sonore est très vivant, avec un grave tendu et probablement bâti aussi sur les inévitables interférences entre les divers points d’émission des subs. L’ensemble est plaisant et « événementiel » On sent que les boîtes qui envoient du son ont du répondant, ce qui permet d’avoir un ratio de champ proche suffisant pour masquer les réflexions de la salle vide. Le niveau est sage, on peut se parler assez facilement. Cette impression positive, outre la conception et le calage, est essentiellement due à la couverture très homogène des iD24 et à leur nombre.

Un extrait du show dédié à Klimt illustré par du classique confirme l’écoute. On baigne dans le son, et la corrélation avec les images atténue la sensation de douche. Il est d’ailleurs important de ne pas se focaliser uniquement sur l’audio mais de le recevoir comme l’indispensable complément de la partie projection qui, pour magnifique qu’elle est, ne peut s’en passer, ne serait-ce que pour masquer les turbines refroidissant les VP et le souffle de la climatisation en faisant de même avec le public.

10 heures, le public afflue, et comme par magie, le show de Gustav Klimt inonde la salle.

Ce son fidèle et efficace n’est malgré tout qu’une invitation, l’amuse-bouche d’un futur multicanal. Le choix fait par Culturespaces de donner à chaque iD24 un canal Dante et une patte d’ampli, ouvre la porte à une certaine forme d’immersion qui ajoutera encore au charme de l’endroit, mais demandera à développer un outil ou une salle reproduisant les points de diffusion afin de composer et programmer une œuvre sonore à la mesure de celles projetés. Cette possibilité artistique existe et apportera, si nécessaire, infiniment plus qu’une simple stéréo.

Le mot de la fin : Allez-y. C’est beau, c’est innovant et si vous prenez soin d’y aller en semaine à l’ouverture, vous serez presque seuls. Bonheur.

 

Crédits -

Texte & photos : Ludovic Monchat

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